Comment s’articule le mouvement slam à Bordeaux
Le slam bordelais ne tient pas à un lieu ni à une association. Il tient à trois foyers qui s’alimentent — les scènes, les ateliers, les artistes — et il suffit que l’un s’arrête pour que les deux autres s’essoufflent. Voici comment ça s’articule, vu de l’intérieur.
Auteur : Esope · Intervenant slam : Esope
On me demande souvent « où en est le slam à Bordeaux », et la question suppose une réponse qui n’existe pas : il n’y a pas un lieu, pas une association, pas un calendrier officiel. Le mouvement slam bordelais fonctionne comme trois foyers qui s’alimentent l’un l’autre — les scènes ouvertes, les ateliers, les artistes — et sa vitalité se mesure à la circulation entre les trois, pas au nombre de soirées affichées.
J’écris ceci de l’intérieur. Je suis Esope, champion de France de Slam-Poésie, basé à Bordeaux, et j’occupe les trois foyers à la fois : je monte sur les scènes, j’anime les ateliers, et je fais partie du collectif qui porte le format né ici. C’est ce qui me permet d’en décrire l’articulation plutôt que d’en faire la liste.
Un mouvement à trois foyers
- Les scènes ouvertes — c’est là que le mouvement se voit. Une feuille d’inscription, trois minutes par personne, aucune sélection. C’est la vitrine, et c’est aussi ce qui se remarque en premier quand ça s’arrête.
- Les ateliers — c’est là qu’il se renouvelle. Sans eux, la scène tourne avec les mêmes vingt personnes pendant cinq ans, puis s’éteint faute de relève.
- Les artistes — c’est là qu’il se tient. Ce sont eux qui font circuler les textes entre le slam, le rap et les jams, et qui empêchent le mouvement de se figer dans un seul format.
Un mouvement qui n’a que des scènes vieillit. Un mouvement qui n’a que des ateliers ne produit rien qui se voie. Un mouvement qui n’a que des artistes se referme sur lui-même. Bordeaux tient précisément parce que les trois existent en même temps, et qu’ils se recrutent mutuellement.
Les scènes ouvertes : où le mouvement se voit
Bordeaux a une antériorité que peu de villes peuvent revendiquer : La Dibiterie y a accueilli dans les années 2000 la première scène slam hebdomadaire de France, tous les mardis soir pendant six ans. C’est là que le slam bordelais s’est structuré, et c’est cette régularité — un rendez-vous fixe, au même endroit — qui l’a porté parmi les plus reconnus du pays.
Aujourd’hui la pratique s’est dispersée plutôt qu’éteinte. Le Zig-Zag Bar est la scène installée, environ une fois par mois ; la Rue des Éloges, portée par l’association Ta Mère la Mieux, revient environ tous les deux mois ; la médiathèque Saint-Michel programme de temps en temps. Toutes sont gratuites. Le détail des lieux et la façon de trouver les dates sont dans les scènes slam à Bordeaux.
J’organise moi-même une scène ouverte annuelle à L’Accordeur, à Saint-Denis-de-Pile. Ce n’est pas Bordeaux, mais c’est la métropole élargie, et c’est une salle où plusieurs de mes projets se sont terminés — dont celui de jeunes de Coutras montés devant deux cents personnes.
Les ateliers : où le mouvement se renouvelle
C’est le foyer le moins visible et le plus déterminant. Une scène ouverte ne crée pas de slameurs : elle accueille ceux qui existent déjà. Ce sont les ateliers qui produisent les suivants — en médiathèque, en centre d’animation, en association, et massivement en établissement scolaire.
C’est la part du mouvement que j’occupe le plus. J’anime des ateliers slam à Bordeaux et en Gironde depuis 2016, du primaire au supérieur, en structure jeunesse et en établissement médico-social : plus de trois cents ateliers, plus de cinq mille participants. Le détail des formats, des volumes horaires et des financements est sur ateliers slam à Bordeaux.
Quelques projets racontés en détail, tous dans la métropole ou ses environs : huit heures avec des 5e à Lormont, une visite slamée du CAPC avec le Grand Parc, un atelier avec des allophones à la bibliothèque du Grand Parc, slam et battle au collège d’Eysines. Ils disent mieux que n’importe quelle description ce qu’un atelier produit réellement.
Un point qui compte pour comprendre l’articulation : une bonne partie des gens qui montent aujourd’hui sur les scènes bordelaises ont découvert le slam en atelier, pas en spectateur. Le deuxième foyer alimente le premier, avec un décalage de quelques années.
Les artistes : slam, rap, jam — les mêmes personnes
C’est la particularité bordelaise qu’on saisit mal de l’extérieur : les artistes ne restent pas dans une seule case. La plupart de ceux qu’on voit en scène slam font aussi du rap, participent à des jam sessions avec des musiciens, ou montent des projets qui n’ont de nom dans aucune catégorie. Un même auteur dira un texte a cappella un mardi et posera sur une instrumentale le samedi suivant.
Cette circulation n’est pas un détail de programmation, c’est ce qui tient le mouvement. Elle fait entrer des publics qui ne seraient jamais venus pour du slam, elle empêche la forme de se scléroser, et elle donne aux auteurs plusieurs endroits où pratiquer quand l’un des trois s’interrompt. Ce que le slam et le rap partagent et ce qui les sépare est détaillé dans slam et rap : quelle différence ?.
C’est aussi de cette circulation qu’est né le format le plus singulier de la ville. Le battle de compliments vient du battle rap, s’est construit dans un café culturel bordelais, et est porté par Ta Mère la Mieux — la première ligue française entièrement dédiée à ce format. J’y participe depuis les premières éditions. Aucune autre ville n’a produit ça, et c’est exactement parce que ses artistes passaient déjà d’un genre à l’autre.
Ce qui fait tenir l’ensemble
Trois mécaniques, qu’on ne voit qu’en restant plusieurs années dans le circuit.
- Les mêmes personnes occupent plusieurs rôles. Celui qui anime l’atelier du mardi monte sur la scène du jeudi et programme la soirée du mois suivant. C’est une force — tout circule vite — et une fragilité : quand quelqu’un s’arrête, trois choses s’arrêtent avec lui.
- Les collectifs durent plus que les lieux. Une salle ferme, un bar change de programmation, une scène s’interrompt. Une association, elle, remonte sa soirée ailleurs. C’est pourquoi suivre un collectif est plus fiable que retenir une adresse.
- L’institution et l’informel se nourrissent. Les médiathèques et les établissements scolaires financent les ateliers ; les bars et les collectifs accueillent les scènes. Ni l’un ni l’autre ne suffirait seul.
C’est aussi pour ça qu’il n’existe aucun agenda centralisé du slam bordelais, et qu’aucune liste de dates ne reste juste plus de quelques mois. Le mouvement ne s’administre pas : il se suit. Le groupe Facebook « Slam Bordeaux » et les collectifs restent les sources les plus fiables.
Où je me situe dans tout ça
Je pratique les trois foyers, et c’est ce qui m’a donné une vue d’ensemble. Sur scène depuis l’adolescence, champion de France de Slam-Poésie, présent sur les scènes bordelaises et au sein de Ta Mère la Mieux. En atelier depuis 2016, dans les écoles, collèges, lycées, structures jeunesse et établissements médico-sociaux de la métropole — c’est devenu mon métier. Et entre les deux, du rap, des scènes, des battles : la circulation dont je parlais plus haut, je la pratique.
Ce site existe en partie pour ça : documenter ce qui se passe réellement dans ces ateliers, projet par projet, plutôt que d’en faire une plaquette. Les récits disent le lieu, le public, le volume horaire et ce qui a fonctionné ou non.
Parler d’un projet
Si vous représentez une structure bordelaise — établissement, médiathèque, centre social, association — et que vous voulez inscrire un projet slam dans ce paysage, décrivez-moi votre contexte. Si vous êtes simplement curieux du mouvement, commencez par les scènes : c’est par là qu’on y entre.