Huit heures de slam sur la solidarité, au collège Cheverus à Bordeaux
Un thème imposé à tout le monde — la solidarité — et huit heures pour en faire des textes qui sonnent. Cinq heures sont parties dans l’écriture, ce qui a obligé à trancher sur l’oral : quatre consignes, pas une de plus.
Auteur : Esope · Intervenants slam : Esope
Huit heures d'atelier slam avec des classes de 3e du collège Cheverus, à Bordeaux, sur un thème unique et imposé à tout le monde : la solidarité.
Un thème imposé, et pourquoi c’est une bonne nouvelle
On imagine souvent qu'un thème imposé bride l'écriture. C'est l'inverse. Le thème libre est la consigne la plus difficile qui soit : elle laisse l'élève seul devant l'infini, et la recherche du sujet peut manger la moitié du temps disponible. Un thème donné supprime cette étape et déplace l'effort là où il est utile — comment le dire, pas de quoi parler.
Reste la vraie difficulté : la solidarité est un mot d'affiche. Écrire dessus sans produire une suite de bons sentiments demande un travail précis.
La culture générale comme matière première
On a beaucoup puisé dans la culture générale pour construire les textes. Pas pour faire savant : pour trouver des comparaisons qui claquent à l'oreille des jeunes, des métaphores contemporaines — des images tirées de ce qu'ils connaissent réellement plutôt que du répertoire poétique scolaire. Une image ne fonctionne que si le public la reçoit sans effort.
Tout un travail pratique s'est fait autour des champs lexicaux du thème : comment parler de solidarité en restant original, en faisant passer un message, et surtout en traçant des parallèles avec leur quotidien réel. C'est ce dernier point qui sépare un texte récité d'un texte tenu. Et on a travaillé en rimes riches, parce que le niveau de la classe le permettait.
La méthode d'écriture pas à pas est détaillée dans comment écrire un slam, et le déroulé type d'une séance dans écrire un slam en classe.
Cinq heures d’écriture sur huit : l’arbitrage
On a pris cinq heures sur les huit pour l'écriture. C'est un choix, et il se paie : la restitution étant à décompter, il restait peu de temps pour l'oralité. J'assume ce déséquilibre — des textes solides mal dits valent mieux que des textes faibles bien dits, parce qu'on peut rattraper une diction en une heure, pas une écriture.
Mais il a fallu aller à l'essentiel sur la mise en voix. Quatre consignes, pas une de plus :
- Dire son texte d’une traite. Pas d’arrêt, pas de reprise. On va au bout, quoi qu’il arrive.
- Ne pas avoir peur des erreurs. Il y en aura forcément, et le public ne les entend presque jamais.
- Mettre des silences. C’est le seul effet qui s’apprend en cinq minutes et qui change tout.
- Ne jamais prononcer un mot qui n’est pas sur la feuille. Pas de « désolé », pas de « je me suis trompé » : ces mots-là sont les seuls qui signalent l’erreur au public.
Cette dernière consigne est la plus efficace de toutes, et la moins intuitive. Un trou de mémoire passe inaperçu si rien ne le souligne. C'est l'excuse qui le rend visible, pas l'oubli.
Le moment marquant
La restitution s'est déroulée dans les classes, et l'ambiance y a été, comme souvent, incroyable. Mais ce qui m'a marqué, ce sont les enseignants : ils étaient très impressionnés par leurs propres élèves.
C'est un moment qui revient de projet en projet et qui ne s'use pas. Un professeur voit sa classe tous les jours dans un cadre où l'on évalue, où l'on corrige, où l'on classe. Le slam la lui montre dans un cadre où l'on écoute. Ce ne sont pas les mêmes élèves qui brillent, et c'est justement ce déplacement qui fait l'intérêt du dispositif pour un établissement.