Douze heures de battle de compliments au collège Marceau-Lapierre, à Saint-Jean-du-Gard

Trente élèves de 4e, douze heures sur trois jours, et la dernière semaine de l'année scolaire pour tout faire tenir. La classe était dedans dès la première séance — et c'est le chef d'établissement qui a eu le dernier mot, en rimes.

Auteur : Esope · Intervenants slam : Esope

Illustration au trait d’un intervenant coiffé d’une casquette, debout face à une classe assise, la main levée en train de parler
Performer le format avant de l’expliquer : dix fois moins de temps pour le faire comprendre.

Douze heures de battle de compliments réparties sur trois jours, avec une classe entière de 4e — trente élèves — au collège Marceau-Lapierre de Saint-Jean-du-Gard, dans les Cévennes gardoises. Le tout pendant la dernière semaine de l'année scolaire, c'est-à-dire au moment précis où l'attention d'une classe est censée être la plus difficile à tenir.

Elle ne l'a pas été une seule fois, et je sais exactement pourquoi.

La démo avant la consigne

J'ai commencé par performer un battle de compliments devant eux. Pas l'expliquer : le faire. C'est une habitude que j'ai prise il y a longtemps et dont je n'ai jamais eu à me défaire — un format se comprend en dix fois moins de temps quand on l'a vu qu'en l'écoutant décrire.

L'effet a été immédiat : ils ont eu envie de s'y mettre avant même que je leur demande quoi que ce soit. C'est toute la différence entre une classe qui accepte un exercice et une classe qui veut jouer. Avec une seule classe et trois jours devant soi, ce démarrage-là vaut plusieurs heures de gagnées.

Illustration au trait d’un groupe d’élèves assis autour d’une même table, penchés sur leurs feuilles

Les tableaux, puis les punchlines

On passe ensuite à l'écriture, avec les tableaux que j'ai conçus spécifiquement pour le battle de compliments. Le principe : au lieu de demander une image et d'attendre qu'elle vienne — ce qui bloque la plupart des élèves pendant vingt minutes —, on part d'entrées concrètes et la comparaison se fabrique par croisement.

La punchline s'est construite surtout sur des comparaisons, avec un peu de métaphores, des anaphores, et de la personnalisation pour ceux qui se sentaient d'aller chercher un détail vrai sur leur adversaire. On s'amuse avec les figures de style, et elles cessent d'être une leçon de français pour devenir un outil qui sert à quelque chose le soir même.

Puis on enchaîne avec les fillers — les phrases qui précèdent la punchline et qui l'installent. C'est la partie que les élèves négligent spontanément et qui fait pourtant la moitié du travail : une bonne punchline mal amenée tombe à plat. Le vocabulaire complet du format est dans le lexique du battle de compliments.

Le choix des rimes riches

J'ai imposé une contrainte que je ne mets pas systématiquement : uniquement des rimes riches, c'est-à-dire au moins trois sons communs en fin de vers. C'était un choix délibéré, pris pour deux raisons.

La première, le niveau de la classe : ils pouvaient le faire, et une contrainte trop basse aurait produit des textes tièdes. La seconde, le temps restant — paradoxalement, une contrainte plus serrée fait écrire plus vite. Une rime pauvre ouvre trop de possibilités et l'élève hésite ; une rime riche réduit le champ, donc la décision se prend.

C'est un arbitrage que je refais à chaque groupe, et il n'a rien d'automatique : avec une classe plus fragile à l'écrit, la même consigne aurait bloqué tout le monde.

La restitution

Le dernier jour, la restitution s'est faite dans une salle de classe — pas sur une scène, pas dans le hall. Mais avec du monde : beaucoup de jeunes encore présents dans l'établissement en cette fin d'année sont venus, l'ensemble du corps enseignant aussi, et la direction de l'établissement.

Illustration au trait d’une salle de classe où deux élèves lèvent la main devant l’intervenant
Le passage reste volontaire — et c’est précisément pour ça que les mains se lèvent.

Le moment marquant

À la fin des passages, le chef d'établissement a pris la parole pour faire une surprise aux élèves — il les a complimentés à son tour, avec des rimes. Personne ne l'avait vu venir, eux les premiers.

Il faut mesurer ce que ça produit. Pendant trois jours, ces élèves ont appris qu'on pouvait dire du bien de quelqu'un de manière construite et travaillée. Et la dernière chose qu'ils ont entendue, c'est le responsable de leur établissement qui utilise leur propre outil pour s'adresser à eux. Le format passe d'un exercice mené par un intervenant de passage à quelque chose que l'adulte référent adopte devant tout le monde.

C'était aussi une manière de clôturer l'année et d'en annoncer la fin. Difficile de trouver mieux comme dernier mot.

Ce que je retiens de ce format

Douze heures sur trois jours, c'est un format resserré, et il a des vertus que le format étalé n'a pas : rien ne se perd entre les séances, le groupe reste chaud, et la progression se voit à l'œil nu d'un jour à l'autre. Je l'avais déjà constaté sur une semaine immersive dans un collège de Beaucaire, dans le même département.

La dernière semaine de l'année est une période qu'on me propose rarement, et à tort. Les programmes sont finis, les emplois du temps sont souples, et les élèves ont envie de faire autre chose que de réviser quelque chose qui n'existe plus. C'est une fenêtre où un projet artistique trouve exactement sa place.

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