L’histoire du slam, de Chicago à la France
Le slam a quarante ans. Né dans un bar de Chicago pour arracher la poésie aux amphithéâtres, il est aujourd'hui pratiqué dans les collèges français. Voici comment on est passé de l'un à l'autre.
Auteur : Esope · Intervenant slam : Esope
L'histoire du slam commence par un constat de colère : dans l'Amérique du début des années 1980, les lectures de poésie sont devenues confidentielles, universitaires, ennuyeuses. Un homme décide que le problème n'est pas la poésie mais son cadre.
1984-1986 — Chicago, le Get Me High et le Green Mill
Marc Smith, ouvrier du bâtiment et poète, anime à partir de 1984 des lectures au Get Me High Lounge, un bar de Chicago. Il cherche à casser le protocole : on interrompt, on chahute, on réagit. En juillet 1986, il installe au Green Mill, un ancien cabaret de l'époque de la Prohibition, une soirée hebdomadaire : l'Uptown Poetry Slam.
L'invention décisive n'est pas la scène ouverte, qui existait déjà, mais la notation par le public. Cinq spectateurs tirés au sort notent chaque poème. Le geste est provocateur — noter un poème est absurde, et Smith le sait. Mais il produit l'effet recherché : le public cesse d'être un auditoire poli et devient un acteur. La formule de Smith est restée : « The points are not the point, the point is the poetry. »
1990-2000 — La diffusion américaine
Le premier National Poetry Slam se tient en 1990 à San Francisco. Le format essaime de ville en ville, porté par un principe qui coûte peu : il suffit d'un micro, d'une feuille d'inscription et de quelqu'un pour animer.
Dans les années 1990, le slam américain devient le lieu d'expression de voix que l'édition poétique n'accueillait pas : afro-américaines, latinos, féministes, LGBT. C'est là que se noue le lien durable entre le slam et la parole politique — lien qui traversera l'Atlantique.
1995-2005 — L’arrivée en France
Le slam apparaît en France au milieu des années 1990, à Paris d'abord, par des passeurs qui ont vu les scènes américaines. Les premiers collectifs s'installent dans des cafés ; le format s'adapte vite à une langue et à une tradition poétique différentes.
Le tournant de visibilité a lieu au milieu des années 2000, quand des artistes issus des scènes slam accèdent aux médias généralistes et aux plateaux de télévision. Le mot entre dans le vocabulaire courant. Le mouvement y gagne un public considérable, et y perd un peu de sa définition : « slam » se met à désigner, dans l'usage large, à peu près toute parole rythmée sans musique.
2005-2015 — L’entrée dans les institutions
C'est la décennie où le slam quitte les bars. Les médiathèques sont les premières à ouvrir, parce que le slam résout un problème ancien : faire venir un public qui ne franchit pas la porte pour emprunter un livre. Les structures jeunesse suivent, puis les établissements scolaires.
L'entrée à l'école n'a rien d'accidentel. Le slam couvre le chapitre poésie du programme de français, travaille l'oral — dont le poids pédagogique n'a cessé d'augmenter — et produit une restitution visible. Trois arguments qui parlent autant à un professeur qu'à un chef d'établissement.
Aujourd’hui — Un art de la parole devenu outil
Le slam français d'aujourd'hui vit sur deux jambes. D'un côté les scènes, les collectifs, les championnats régionaux et nationaux, une pratique amateur dense et peu médiatisée. De l'autre un usage pédagogique et social massif : ateliers en classe, en hôpital, en foyer, en prison, en maison de retraite.
Ces deux jambes ne marchent pas séparément. Ce que j'apprends sur scène — comment tenir une salle, où placer un silence, ce qui fait réagir — est exactement ce que je transmets en atelier. C'est ce qui distingue un intervenant qui pratique d'un animateur qui applique une fiche.
Pour le versant local de cette histoire, voir le slam à Bordeaux.